Joseph Stany GAUTHIER, un pionnier Bretvin…

Pour inaugurer cette nouvelle rubrique, Jean-Marie LORE, Grand Maître, nous convie à découvrir la vie de Stany GAUTIER, un des pionniers de notre Ordre qui a, depuis 1948, accueilli en son sein plus de 3000 Chevaliers Bretvins et Dames de la Duchesse Anne.

L’auteur de cet article nous fait aussi découvrir les origines d’expressions qui égaient nos Chapitres, toujours hauts en verve et en couleurs…

Bonne lecture…

Un de nos premiers Chevaliers Bretvins... Un de nos premiers Chevaliers Bretvins…

Un Chevalier Bretvin : Joseph Stany GAUTHIER

Il semblerait évident, à regarder les nombreuses œuvres qui sont sorties de son crayon, de sa plume ou de son pinceau, qu’un tel auteur, capable de goûter et de comprendre la Bretagne, ne pouvait être que breton d’origine. Et bien non, car il naquit à Carcassonne, ville dont il conserva toujours l’ineffaçable accent. De la Bretagne, il était devenu pourtant le fils adoptif.

 

L’enfance

Il nait le 29 avril 1883 et est déclaré par son père, le 30, sous le prénom de Stanislas. Il est fils de Louis Joseph Marie Gauthier, négociant, et de Joséphine Anaïs Rouquette. Son enfance et adolescence se passent à Carcassonne. La famille part pour Montpellier, où le père s’installe comme couturier et dirige avec l’aide de son épouse d’importants atelier et magasin de haute couture.

 

L’élève

Après de bonnes études primaires et secondaires, il rentre à l’école des Beaux-Arts de Montpellier. Elève curieux, studieux et appliqué, il fréquente les riches collections du musée de cette ville et passe brillamment les divers examens du professorat. En 1904, il remporte la bourse de voyage accordée par l’école. La modestie de la bourse ne permettait pas les grands rêves : voir la Grèce ou l’Italie. Quel besoin, du reste, d’aller si loin ? Paris ne suffisait-il pas ? Paris, avec ses musées, ses monuments, ses hôtels particuliers, est une mine inépuisable d’information pour qui veut et sait regarder, et le jeune boursier était de ceux-là. On put le voir, pendant ces deux mois de vacances passer ses journées, avec un entrain et une persévérance inlassables, au Louvre, à Cluny, au Trocadéro, au Panthéon, à Versailles, sur les grands boulevards, partout où il pouvait reconnaitre un spécimen d’une civilisation, d’une époque ou d’un style. Il en tirera, en 1911, son magnifique « Graphique d’Histoire de l’Art, éd. Plon-Nourrit » comprenant 600 gravures et 52 planches. En 1905, il poursuit ses études à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris. Le 17 juin 1907, il se marie avec Marie-Raymonde Brézet à Montpellier, ville dans laquelle, jeune architecte décorateur diplômé de l’Etat, il installe un petit atelier de décoration.

 

Le professeur et l’artiste peintre

Pourquoi, tout jeune artiste, frais émoulu de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts, est-il nommé à Nantes, le 1er septembre 1908, pour y enseigner le dessin ? La question reste sans réponse. Il devient donc professeur à l’Ecole Régionale de Dessin et des Beaux-Arts, où ses cours avaient pour thèmes la composition décorative, le modelage, le dessin géométrique et les mathématiques. Sa science était reconnue par tous ses élèves. Un de ses élèves fut François Caujan, le grand céramiste. Mais le professeur avait une deuxième passion, la peinture. Il a laissé de nombreuses toiles qu’une exposition rétrospective « Cinquante ans de peinture » rassembla en 1963 pour le plus grand plaisir des yeux des amateurs de cet art. La Bretagne et tout particulièrement le Finistère y tenaient une place majeure. Il nous a laissé entre-autres tableaux : « Douarnenez retour des pêcheurs », « barques sous voiles au port de Douarnenez », « gabarre sur la Loire », « Notre-Dame de la Joie Saint-Guénolé ». C’est vers 1930, qu’il prend le nom d’artiste de Stany Gauthier. Il fait la guerre de 1914-18 sur le front de l’est et est blessé en 1915.

 

Le conservateur des musées

En 1919, il entre au Comité Régional des Arts Appliqués pour prendre la direction du projet du Musée des Arts Décoratifs. Le professeur devint Conservateur du château en 1922 et assumera cette fonction jusqu’en 1969. Il était conservateur, il serait plus judicieux d’ajouter créateur, car il créa plusieurs musées nantais. Le Musée Municipal des Arts Décoratifs et d’Art Populaire Régional (Pays Nantais, Bretagne, Vendée) créé en 1922, sur l’initiative du Comité Régional des Arts Appliqués de Nantes, dont il était le secrétaire général. Inauguré le 30 mai 1924, à l’occasion de l’Exposition d’Art Ancien faite au château, le Musée d’Art Populaire se composait de trois salles situées au deuxième étage du Grand Gouvernement, deux cents objets y étaient exposés. L’accroissement du musée a été rapide puisque, dans l’espace de dix ans, dix-neuf salles ont été ouvertes au public, comprenant plus de 5000 objets. Ce fut le premier Musée d’Art Populaire de France. Le Musée des Arts Décoratifs se trouvait dans l’aile gauche du bâtiment, aile dite « le Grand Logis ». Il aida les frères Louis et Maurice Amieux, en 1923, à la création du Musée des Salorges qui était le musée consacré à la Marine, plus particulièrement à la Marine Nantaise, et des Vieux Métiers Nantais, retraçant l’histoire commerciale, portuaire, maritime, industrielle et gastronomique de Nantes. Ce musée fut offert à Nantes en 1934, mais le bâtiment fut détruit et incendié au deux-tiers par les bombardements américains des 16 et 23 septembre 1943. Ce qui restait des collections fut transféré en 1955 au château des Ducs dans le bâtiment dit du « Harnachement », où les collections, après restauration, furent présentées dans quatre salles du rez-de-chaussée. Deux autres salles furent inaugurées en 1960. Il fonde, en 1926, à la Porte Saint-Pierre, monument historique situé près de la cathédrale, le Musée de « Nantes par l’Image » et en 1933 à la Psallette un Musée d’Art Religieux qui ferma en 1969. La Psallette est ce petit manoir situé sur le côté droit de la cathédrale. Un long et patient travail de recherche et d’importants dons et legs lui permirent d’enrichir considérablement les collections de tous ces musées. Il est fait Chevalier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur en 1939. Il était Officier de l’Instruction Publique et Commandant de l’Ordre National du Mérite.

 

L’administrateur

Il assura la présidence de la Commission Permanente des Sites et Monuments Naturels, dont l’action visait à préserver les sites du département en butte à maintes menaces. Il fut, jusqu’en 1965, secrétaire général du Syndicat d’Initiative de Nantes qu’il marqua de sa haute compétence.

 

L’écrivain

Joseph Stany Gauthier a produit une œuvre importante consacrée surtout à l’archéologie et au folklore. En effet, l’archéologie était une autre de ses passions. Il nous a laissé une multitude de livres et d’études sur les petites églises, chapelles, croix et calvaires de Bretagne, sur l’orfèvrerie religieuse, sur les faïenceries du Pays Nantais et du Croisic, sur le mobilier nantais et vendéen, sur le château des Ducs de Bretagne, sur les monuments de Nantes, sur le folklore du Pays Nantais. L’œuvre laissée est immense et fait toujours référence. Quelques ouvrages que l’on peut consulter ou trouver : « Petit précis d’histoire de l’ornement, l’antiquité, les arts orientaux, éd. Plon 1923 », « Manoirs et Gentilhommières du Maine et du Vendômois, Ed. Massin, 1929 », « Vielles maisons du terroir, Plon, 1937 » ouvrage sur l’architecture paysanne française, « Croix et calvaires de Bretagne, Plon 1944 » 140 dessins et photos, « Les maisons paysannes des vieilles provinces françaises, Ed. Massin 1944, « L’habitat rural du cap Sizun » dans la revue « Artisans et paysans de France, éd. Leroux 1948 », « Les maisons rurales de la Loire-Inférieure » dans le bulletin de « A. Bretonne et U. Régionale Bretonne, T.59, 1950 », « Les calvaires bretons, Arthaud, 1950 » 84 documents photographiques, « La connaissance des meubles régionaux français, éd. Ch. Moreau, 1952 », « Les saints bretons protecteurs des animaux et du bétail, 1953 », « Meubles et ensembles bretons, Ed. Ch. Massin, s.d. (1960) » avec une riche iconographie, « La maison bretonne, Ed. Le Doaré, 1961 », « Cathédrales de France, Ed. Ch. Massin, s.d.(1964) », « La connaissance des styles dans le mobilier, avec les marques et estampilles des principaux ébénistes, Ed. Ch. Moreau, 1947 » et dans la revue du S.I. de Nantes « Nantes Tourisme » il publia dans les n°13,16, 19, 20 à 25, 27 à 30 de 1951 à 1958, une série d’articles sur l’art breton, les costumes du Pays Nantais, les coiffes, le folklore de la Loire-Inférieure. Esprit curieux, il publia même deux livres, l’un « le Chalet Alpestre, Ed. Massin, 1934 » et l’autre « le Mobilier Auvergnat ». Marcheur infatigable dans les provinces françaises et à Nantes, il a sorti « les itinéraires pédestres en ville et en banlieue ».

 

L’engagement pour la Bretagne et pour la France

En 1960, avec le peintre Michel Noury, il organise une grande manifestation devant la statue de la duchesse Anne de Bretagne, au bout du cours Saint-Pierre, pour rappeler solennellement l’appartenance de Nantes depuis toujours à la Bretagne, sans jamais tomber dans la « bretonnerie ». En 1958, il fait partie du Comité de Défense contre la démolition du Pont Transbordeur.

Stany GAUTHIER en charmante compagnie...

Stany GAUTHIER en charmante compagnie…

 

Le Chevalier Bretvin

Il occupa les charges de Grand-Sénéchal, Sénéchal, Gardien des Clés, Maître du Logis, de 1951 à 1969. Je pense qu’avec Bernard Roy et quelques amis viticulteurs du pays nantais, Jean Verlynde président de la Fédération des Syndicats Viticoles de la Loire-Inférieure, Etienne Sautejeau, Geoffroy de Couesbouc, il eut l’idée dès la fin de la guerre de créer, à l’instar d’autres confréries vineuses déjà célèbres, les Tastevins, la Chantepleure, les Saccavins, un Ordre dans le but de favoriser la renommée des vins locaux et les fêtes du terroir qui pourraient aider à la diffusion de ces vins. Il fait partie des huit membres fondateurs qui se sont réunis le 20 mai 1948, à la Maison du Tourisme installée au château, dans le but de créer « les Bretvins ». Ces huit membres firent appel à treize autres personnes qui se réunirent le 29 mai pour officialiser la création. Le 22 juillet, ces treize membres furent accueillis solennellement par les huit membres fondateurs pour tenir le premier Conseil de l’Ordre. Le 24 juillet, se déroula le premier chapitre avec la réception de sept membres honoris causa, dont M. André Lahillonne préfet de la Loire-Inférieure et M. Henry Orrion Maire de Nantes. Enfin, le 11 décembre se tint un grand chapitre, dans l’ancien cellier ducal, où furent intronisés 26 Chevaliers et un membre honoris causa. Ce cellier, pour ceux qui l’ont connu ou qui y ont été intronisés, rappelle les belles salles du Mont Saint-Michel. Six fenêtres s’ouvraient dans l’épaisseur des murs, apportant un peu de lumière. Deux cheminées monumentales aux grands manteaux plats se faisaient vis-à-vis. On pouvait y découvrir les motifs des culots. Quelques-uns étaient faits de feuillage, un représentait un angelot, l’autre un chien acrobate. Sur la cheminée du fond, on pouvait reconnaître une genette se léchant et un petit lapin. Parmi les objets qui ornaient cette salle, on voyait la masse sombre et importante du pressoir à long fût que J. Stany Gauthier avait découvert à Monnières et que l’Ordre a déposé au Musée du Pallet. Aux murs étaient accrochés de nombreux objets ayant trait au travail des vignerons et ayant été recueillis toujours par lui sur Monnières : portoirs, présentoirs, sulfateuses à dos ou en forme de soufflet, un pilon, des tonnelets, des pelles en bois, etc… Le cérémonial de l’intronisation, conçu par Stany Gauthier, ne manque pas de pittoresque et de saveur avec des phrases humoristiques : « Bois le vin, sois bon comme lui », « ils ont bien pipé, bien trinqué, bien bu », « Sont- ils dignes d’être Chevaliers Bretvins ? » ? « Je te fais Chevalier Bretvin ». La lecture du texte du serment, précédant cette dernière phrase, écrit en gothique sur un parchemin, et chichement éclairé d’une bougie, était et est toujours assez ardu. Il dessina le costume des chevaliers et le blason de l’Ordre dont il resta toujours l’accueillant et souriant Maître du Logis. Puis pour terminer, M. Brossaud, beau chantre reconnu, entonne la chanson des « Chevaliers du Bretvin », due à l’alerte plume et à l’esprit caustique du Grand-Maître de l’Ordre, Bernard Roy. Et l’on trinque, en bonne amitié, au gros-plant et au Muscadet.

 

Les dernières années

Malgré les épreuves, fin 1957, il subit à 75 ans une grave opération, et en 1959, il a la douleur de perdre son gendre M. René Siegfried, Ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, Directeur des Ports de Nantes et Saint-Nazaire, décédé tragiquement dans le ciel nantais, on pouvait le voir se promenant paisiblement dans Nantes, toujours élégant, portant nœud papillon, saluant courtoisement ses connaissances, ou se rendant dans « ses musées ». Un grave accident de voiture près de Vertou, en décembre 1968, l’épargne de façon miraculeuse. Mais il n’avait pu retrouver la verdeur, la vitalité qui cachaient son grand âge. Si ses yeux étaient restés rieurs, délicieusement malicieux, on sentait que quelque chose avait subitement craqué en lui. Convalescent, ses amis proches le retrouvaient dans la quiétude de son bureau du château, à sa table chargée de souvenirs entassés dans une sorte de désordre voulu. Hélas ! une chute dans un escalier, six mois plus tard, lui fut fatale. Il décède à 86 ans, le 4 juin 1969. Ses obsèques furent célébrées en l’église cathédrale de Nantes, le 6 juin 1969, par M. l’archiprêtre Guihéneuc, curé de Saint-Pierre, assisté de l’abbé Chevalier, vicaire, en présence de nombreux amis de tous les milieux du département tant était vaste le champ de ses relations et d’une importante délégation de Chevaliers Bretvins conduite par Geoffroy de Goulaine, Grand-Maître. Il laissait une veuve et une fille unique Mme Simone Siegfreid . Nantes, le Pays Nantais, la Bretagne perdaient un conservateur, un créateur, un collectionneur, un peintre, un écrivain, un conteur talentueux, et l’Ordre perdait un éminent Chevalier. Il repose désormais au cimetière du Croisic.

Sources :

Le Château des Ducs de Bretagne et ses Musées par Joseph Stany-Gauthier, s.d. .

A.M. de Carcassonne.

Recherches personnelles dans les inventaires aux A.D. 44 et à la Médiathèque.

Jean Marie LORE , Montgenèvre et Nantes, juillet et septembre 2012.

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